mardi 22 mars 2016

La cause des femmes disparues en Syrie

Depuis le début de la révolution en Syrie, on a enregistré pas moins de 65.000 disparitions forcées, dont plus de 8600 femmes et 600 filles (chiffre documenté par le Syrian Network for Human Rights). Plus de 7000 d’entre elles ont été arrêtées ou kidnappées par les forces du régime.
Le texte suivant constitue l’intervention présentée lors de la soirée de solidarité avec les femmes syriennes organisée le 7 mars 2016 par l’association Souria Houria en partenariat avec la mairie de Paris, avec le soutien du Fonds pour les Femmes en Méditerranée.

Zeinab al-Hosni née en 1992 dans la ville de Homs est enlevée le 27 juillet 2011 par des Shabbihas qui exigent la reddition de son frère Mohamad en échange de sa libération.
Mohamad, l’un des organisateurs des manifestations dans la ville, vit depuis des mois comme des centaines d’activistes dans la clandestinité.
Quelques semaines après l’enlèvement de sa sœur, il est repéré, puis arrêté.
Leur famille reste sans nouvelles jusqu’au 15 septembre date à laquelle les parents récupèrent le corps de leur fils Mohamad. Il avait succombé sous la torture durant les séances d’interrogatoire des services de renseignement.
Le personnel médical leur indique aussi celui de Zeinab, méconnaissable, démembré, décapité et couvert de brûlures.
Toutefois, quelques jours plus tard, une interview d’elle est diffusée sur la télévision du régime, laissant croire qu’elle serait toujours vivante. On ne sait pas depuis si cette vidéo était filmée avant son exécution ou si elle est vraiment en vie.


Le 11 Mars 2013, Dr Rania Abbasi 45 ans, son mari et ses six enfants sont arrêtés à leur domicile à Damas par les services de renseignement militaire. Dentiste de profession, activiste dans la société civile et championne nationale d'échecs. Rania Abbasi est arrêtée par les forces du régime avec toute sa famille, leur sort et leur lieu de détention restent inconnus à ce jour.


Samar Saleh, Journaliste et chercheuse en archéologie à Alep, kidnappée par un groupe armé affilié à Daesh le 15 aout 2013.


Le 9 décembre 2013 à Douma, Samira Al-khalil, Razan Zaitouneh et leurs deux collègues (Nazem Hammadi et Wael Hamadeh le compagnon de Razan) sont enlevés par des individus armés, affiliés à un des groupes islamistes qui contrôlent la ville.
Razan Zaitouneh, avocate et fondatrice du « Centre de Documentation des violations » et des « comités de coordination locaux » qui organisaient les manifestations pacifistes contre le régime Assad, militante des droits de l'homme en Syrie depuis 2001 se réfugie à Douma pour échapper aux forces gouvernementales.
Samira Al-Khalil, activiste pacifiste de la première heure de la révolution syrienne, ayant passé 4 années dans les geôles du régime syrien sous le règne de Hafez Al-Assad est également à Douma pour les mêmes raisons. Samira rédige alors un journal de bord du quotidien des femmes et collabore entre autres sur des projets de femmes avec l’association Women Now.


Nous sommes à ce jour sans nouvelles de toutes ces femmes.
Si J’utilise aujourd’hui volontairement le présent pour évoquer ces femmes disparues c’est une manière de les garder présentes et vivantes dans nos esprits. C’est aussi par égard pour elles où qu’elles se trouvent.

Visées pour leurs rôles, victimes collatérales, moyen de pression sur un ou plusieurs membres militants de la famille ou militantes politiques et activistes, les femmes ne sont pas épargnées par les disparitions forcées. Elles sont utilisées comme une véritable arme de guerre pour faire plier l’ennemi. Les femmes sont particulièrement touchées par le caractère inhumain de la détention car en plus des conditions terribles de vie, la torture que subissent la très grande majorité des détenus politiques, elles peuvent être sujettes aux viols. Des viols qui en plus de détruire physiquement, psychiquement et socialement peuvent mener à des grossesses et des avortements avec tous les risques, les scénarios et les complications que l’on peut imaginer.
A cela se rajoute le sort accablant des cycles menstruels auxquels des solutions de fortune sont apportées à chaque retour de ce cauchemar car elles sont privées des conditions minimums d’hygiène et de décence.
Le statut des femmes détenues ou disparues est particulier car quand elles recouvreront leur liberté, si pour certains ces survivantes seront consacrées en héroïnes, pour d’autres elles seront des êtres souillés par l’ennemi et entachées d’un déshonneur qui éclabousserait toute la famille voire la communauté.

C’est en cela que le sort des femmes disparues est encore plus douloureux, complexe et tragique. Elles mènent un triple combat contre la violence sociale patriarcale, la violence militaire et la violence religieuse. Elles sont la parfaite illustration du refus de vivre sous la dictature et la barbarie qu’elle soit militaire ou extrémiste religieuse.

Alors nous féministes de méditerranée, du Fonds pour les Femmes en Méditerranée, appelons tous ceux et celles qui veulent nous entendre à se mobiliser, à ne jamais baisser les bras.
Nous devons sans cesse rappeler que :
Chaque disparition forcée viole une série de droits humains,
• le droit à la sécurité et à la dignité
• le droit de ne pas être soumis à la torture ni à d'autres traitements ou châtiments cruels, inhumains ou dégradants
• le droit à des conditions de détention humaines
• le droit à une assistance juridique
• le droit à un procès équitable
• le droit à une vie de famille
• le droit à la vie tout simplement
Nous devons rappeler que les disparitions forcées des enfants violent la Convention des Droits de l’enfant.


N’oublions pas non plus que :
La résolution 2139 du Conseil de sécurité exige l'arrêt immédiat des pratiques de détention arbitraire, de disparition forcée et d'enlèvement, et la libération de toutes les personnes arbitrairement détenues.
Qu’il existe une convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées
Ainsi qu’une Déclaration sur la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées, adoptée par l'Assemblée générale des Nations Unies dans sa résolution 47/133 du 18 décembre 1992 et tout un certain nombre de pactes.
Je rajouterais pour finir que le crime de disparition forcée est puni par le tribunal pénal international sous le chapitre 13 de la charte de Rome.
Nous pouvons donc nous appuyer sur tout ce dispositif pour mettre en place des campagnes, des pétitions, des dénonciations des groupes de pression et des dossiers juridiques parce que le temps de la justice viendra.

J’en appelle à tous les mouvements féministes internationaux, à tous les citoyens et citoyennes épris de liberté et de justice à se mobiliser, à se relier aux organisations de femmes syriennes qui se battent sur place et qui connaissent parfaitement la réalité du terrain et des femmes disparues. Notre solidarité doit être inconditionnelle et totale car pour nous, Fonds pour les Femmes en Méditerranée, féministes, il n’y pas de femmes Kurdes ou arabes, sunnites, ou chiites, ou chrétiennes. Il y a des femmes qui s’insurgent chacune à sa manière contre la dictature, l’intégrisme et la barbarie. Ce sont des femmes qui se soulèvent contre toutes les formes de tyrannie.
C’est notre acharnement, le bruit que nous faisons qui les maintient en vie, qui garde l’espoir qu’elles puissent un jour retrouver leur liberté, afin qu’elles se reconstruisent et construisent à nouveau leur pays avec leurs concitoyens.
Alors restons mobilisées et tenons-nous prêtes et prêts à les aider dans ce long chemin vers la reconstruction de soi et de la Syrie. 
Nadia Leila Aissaoui

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